Andres Serrano est le genre d'artiste dont la presse populaire adore se moquer. Tout a commencé en 1989, quand ce photographe a eu le mauvais goût d'immerger un crucifix dans de l'urine. Ensuite, son œuvre A History of Sex (Histoire du sexe) a poussé le bouchon un peu plus loin en montrant des nus de personnes âgées, des hommes se faisant eux-même une fellation et des clichés abstraits de giclées de sperme.
La nouvelle exposition de ce provocateur, intitulée Shit (Merde), débutera à la Yvon-Lambert Gallery, à New York, et à Paris ce mois-ci. Cette collection regroupe des photos élégantes et artistiques de matières fécales humaines et animales, dont beaucoup ont été prises dans un zoo, en Equateur. Les spectateurs peuvent être surpris qu'un tel sujet soit traité si délicatement et avec tant de maîtrise technique. Cependant, c'est à vous de décider si ces images sont aussi révoltantes qu'on se les imagine ou si, comme Serrano l'espère, elles sont "séduisantes et belles".
Andres Serrano nous parle de son art après ces quelques photos :
Andres Serrano
"Deep Sh*t"
Andres Serrano
"Evil Sh*t"
Andres Serrano
"Heroic Sh*t"
Andres Serrano
"Jaguar Sh*t"
Andres Serrano
"Romantic Sh*t"
Andres Serrano
"Self Portrait Sh*t"
Andres Serrano
"Sheep Sh*t"
Andres Serrano
Comment avez-vous procédé pour photographier de la merde et en faire des images si esthétiques ?
Le mot "shit" est fortement connoté. Pour ces clichés, j'ai essayé de faire comme à mon habitude : tenter de trouver la beauté. Je suis content d'y être parvenu. J'aime travailler sur des sujets qui sortent de l'ordinaire ; la merde est le sujet le plus bizarre sur lequel j'ai jamais travaillé.
Est-ce une progression logique ? Vous aviez déjà travaillé avec d'autres sécrétions corporelles.
Une fois, lors d'une conférence, quelqu'un ma demandé s'il y avait quelque chose que je ne voulais pas traiter et j'avais répondu "la merde". J'ai l'impression que c'est une évolution naturelle, mais il m'a fallu beaucoup de temps, plusieurs années, avant de m'en rendre compte. Dès que je me suis décidé à le faire, tout a été facile. J'y ai vu une sorte d'enquête scientifique. C'était une démarche esthétique.
Avez-vous travaillé en studio ou dans la nature ?
J'ai commencé par photographier ma merde et celle de mon chien, ce que j'ai fait chez moi. La plupart des excréments présentés ont été photographiés en Equateur dans un zoo et dans des fermes, où j'ai pu trouver des déjections d'animaux très différents. J'ai pu trouver tout ce que je voulais. J'ai pu installer un studio dans une petite pièce et les gardiens de zoo m'ont apporté les merdes. J'ai quelquefois fait la récolte moi-même, pour les tortues, les lapins... La plupart du temps, tout était planifié, donc je pouvais me concentrer sur la photo toute la journée.
Quelle merde était la plus choquante ?
Celle d'un prêtre : "Holy Shit" (Merde sacrée). Il ne faisait pas partie de mes connaissances, je l'ai recruté. Je crois que c'était la crotte la plus surprenante de toutes, la plus difficile en quelques sortes.
Votre travail traite de ce qui a souvent été qualifié d'obscénités, de blasphèmes...
Dans le cas de "Holy Shit", on ne peut pas vraiment parler d'obscénité. En nommant mes œuvres, j'ai réalisé que ce qui me prouvait que j'avais la bonne démarche, c'est que le mot "merde" peut s'appliquer à de nombreuses choses. Dans la vie de tous les jours, ce mot est utilisé à toutes les sauces. Si vous tapez ce mot dans Google, vous obtiendrez plus de 15 millions de réponses. Cette exposition est percutante visuellement et conceptuellement grâce à l'utilisation du langage.
Y a-t-il un risque que les gens la considèrent comme une blague ou une bizarrerie ?
La preuve est dans le travail et les photos. Certaines sont très émouvantes à mon avis, par exemple "Merde de Jaguar" et "Merde de Hieronymus Bosch". Elle ressemble vraiment à l'une des silhouettes des peintures de Bosch. Je la trouve très bizarre, médiévale, irréelle et très mystérieuse. Je voyais parfois des silhouettes, des visages dans mes sujets. Vous pouvez y voir beaucoup de choses, mais par-dessus tout de la beauté.
Beaucoup critiquent votre art et pérorent dans des émissions de télé, mais n'ont même pas vu l'exposition. Pensez-vous que toute couverture médiatique soit bonne ?
D'une certaine manière je l'encourage et je préfère avoir bonne presse, mais je constate aussi que, quel que soit le ton, cela attise la curiosité des gens qui vont vouloir voir l'expo par eux-mêmes. Parfois, il suffit d'interdire quelque chose pour que les gens veuillent le faire.
Pourquoi la merde est-elle l'un des derniers tabous.
C'est une matière très puissante. Elle est repoussante, bien que naturelle, et nous avons tous quelque chose à voir avec quasiment chaque jour. Je crois qu'en voyant cette exposition, de nombreuses personnes, y compris des artistes, vont se dire qu'elles auraient pu le faire. Alors pourquoi personne ne l'avait fait avant ? Ce n'est pas si mal de faire réfléchir les gens.
Pouvez-vous imaginer une de vos photos accrochée dans une salle à manger ou une cuisine ? Pensez-vous que les gens n'ont pas encore envie de franchir ce cap ?
Je crois que ça viendra. Avec mon travail sur la morgue, les morts, l'urine... tout peut être une révélation pour les collectionneurs qui ont approuvé toutes ces photos. Beaucoup de gens les trouvent attirantes et désirables.
Vous aviez dit ne jamais vouloir travailler sur la merde. Maintenant que vous avez brisé votre propre règle, pensez-vous qu'il reste des domaines où vous ne voulez pas vous aventurer mais que vous finirez par explorer ?
Je ne travaillerai jamais sur un sujet qui associe sexualité et enfance. A part cela, je ne vois pas d'autre sujet qui me repousse. Mon travail est très instinctif. Je pourrais avoir une idée demain et faire une chose que je n'avais jamais pensé traiter. Je ne pense pas à ce que je ne peux pas faire mais à ce que je peux.
La théoricienne féministe Helene Cixous a écrit le commentaire de l'exposition. D'où vient-elle ?
Elle vient d'un milieu très intellectuel. Elle apporte des perspectives sociales et psychologiques. C'est toute la beauté de mon travail. Helen Cixous peut le commenter sous un certain point de vue, j'en parle avec un différent, les gens en parlent encore autrement dans leur blog. Il y a beaucoup de matière pour nourrir l'intellect. Chacun peut en faire ce qu'il souhaite, vous pouvez l'intellectualiser ou en parler familièrement et avec humour. Ce sujet regorge d'idées. Je voudrais que l'on m'invite dans de grandes émissions de télé pour pouvoir parler de cette merde !










































